Guillaume Apollinaire
Biographie et quelques poèmes
Enfant naturel né à Rome en 1880, il était fils d'un officier italien maintenant identifié,
Francesco Flugi d'Aspermont, et d'une aventureuse jeune fille de la société romaine, Angelica de
Kostrowitzky, dont il porta le nom. Porteur de sa double ascendance méditerranéenne et
"scythe", il vécut une adolescence accrochée au rocher et à la roulette de Monaco. Ses
études inégales au célèbre Collège Saint-Charles de la ville, puis à Cannes et au Lycée
de Nice, lui laissèrent, outre des camaraderies cosmopolites, le bénéfice et le goût d'immenses
lectures, source d'une érudition étonnante mais dispersée. Dès l'âge de dix-huit ans il était féru
d'anarchisme, écrivait, rimait et trouvait son pseudonyme (vrai nom: Wilhelm de Kostrowitzky).
Transplanté par étapes à Paris, il connut, en 1891, la dernière aventure due à l'existence
désargentée de sa mère: un départ clandestin d'une auberge de Wallonie où il venait de passer,
sur ordre, des vacances faites d'excursions et de marivaudages agrestes.
A son retour, il est alors "nègre" d'un feuilletoniste, employé de bureau, répétiteur puis,
pendant un an (1901-1902), précepteur de la fille d'une vicomtesse franco-allemande au
Château de Neu-Glück en Rhénanie. Son congé d'hiver lui permet un voyage qui, par Berlin, Munich,
Prague, Vienne, le ramène sur les bords du Rhin; mais surtout il connait sa première grande
aventure sentimentale avec Annie Playden, jeune anglaise gouvernante au Château.
Revenu "mal-aimé" à Paris, il recommence sa vie besogneuse. Mais il est, aux yeux de tous,
le joyeux "Kostro", le léger "flâneur des deux Rives". Devenu dès 1904 l'ami de Picasso,
Derain, Vlaminck, il participe, avec d'autres poètes aux discussions du "Bateau-Lavoir",
sur le cubisme en gestation. Il contribue à "l'invention" du Douanier Rousseau. Surtout, il
rencontre Marie Laurencin avec qui il poursuivra une liaison jusqu'en 1912. Victime de son
insouciance il est, en 1911, inquiété en même temps que Picasso dans une affaire de larcin
au Musée du Louvre. Libéré, l'honneur sauf, il retrouve sa place en dirigeant une nouvelle
Revue: "Les Soirées de Paris" - 1912. Il en avait déjà animé une en 1903. C'est qu'en effet, dès
son séjour rhénan, il avait commencé à publier, ici et là, des contes et des poèmes, ainsi
que quelques romans historiques, des recueils de nouvelles et aussi des "curiosités scabreuses".
A partir d'avril 1913, il est le poète d'"Alcools". Délaissé par Marie Laurencin, il participe à
toutes les nouveautés, aborde alors la technique des "poèmes-conversations" dans "Calligrammes".
Engagé volontaire en décembre 1914, il fait la guerre avec le courage d'une bonne race et la
fantaisie d'un poète apte à transfigurer tous les spectacles. Le souvenir de Marie mêlé, dans
ses rêves, à celui plus lointain d'Annie et le manège de nouvelles amours agrémentent rêveusement
sa vie de guerrier naïf. Il est blessé à la tempe, le 17 mars 1916, et son "étoile de sang"
le conduit jusqu'à la trépanation.
Employé sous l'uniforme dans divers services, il publie une mélodieuse plaquette: "Vitam
impendere amori" (1917). Reconnu désormais comme précurseur et guide au milieu de la curieuse
fermentation intellectuelle qui prélude, à Paris, aux manifestations artistiques des années
1919-1920, il prononce une conférence sur "l'esprit nouveau" et multiplie les projets hardis.
Après quelques mois à peine d'un mariage heureux, affaibli depuis sa blessure, il succombe dans
l'épidémie de "grippe espagnole" le 9 novembre 1918.
La Chanson Du Mal-Aimé
Le pont Mirabeau
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
"Alcools" - 1913
Marie
Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C'est la maclotte qui sautille
Toute les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie
Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu'elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux
Les brebis s'en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d'argent
Des soldats passent et que n'ai-je
Un coeur à moi ce coeur changeant
Changeant et puis encor que sais-je
Sais-je où s'en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s'en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l'automne
Que jonchent aussi nos aveux
Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s'écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine
"Alcools" - 1913
Nuit rhénane
Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds
Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées
Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été
Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire
"Alcools" - 1913
Mai
Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières
Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment
Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes
"Alcools" - 1913
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