A l'origine, le mot "baroque" (du portugais barocco) désigne des perles irrégulières,
pas vraiment rondes. Par extension, le mot qualifie aux XVIIème et XVIIIème siècles
tout ce qui est bizarre, hors des normes, hors des règles. Il est nettement péjoratif.
C'est au XXème siècle qu'il devient une catégorie de l'histoire de l'art, par
opposition au classicisme. Opposition éternelle, repérable à différentes époques,
selon certains critiques; mais d'autres sont plus soucieux de précision historique,
et appliquent la notion de "baroque" à l'art issu du Concile de Trente et de la
Contre-Réforme: art "jésuite" des églises aux lignes courbes, à la décoration
exubérante, aux plafonds peints en trompe-l'oeil, où une architecture imaginaire
ouvre sur l'infini et la lumière de Dieu.
Appliquée à la littérature, la notion a connu une fortune considérable qui l'a
rendue imprécise, surtout en France où elle a permis (c'est là son principal
mérite) de redécouvrir une foule d'écrivains méconnus ou considérés commec "attardés"
ou "isolés". Entre la Renaissance et le classicisme, une perspective plus juste a
rendu leur spécificité aux auteurs de la fin du XVIème siècle et du début du
XVIIème siècle.
Ces écrivains sont très divers. Tous accueillent l'idée d'un monde instable et
changeant, caractérisé non par la stabilité d'un état mais par l'aventure d'un
mouvement perpétuel, véritable défi à la représentation. Celle-ci commande une
exploration des richesses infinies du langage, dont la variété rythmique et
syntaxique, la polyvalence sémantique permettent sinon de dire, du moins d'approcher
l'indicible, le "passage" (comme dit Montaigne), la métamorphose. Il ne s'agit pas,
comme dans l'esprit classique, de classer, de faire le tri, de stabiliser la relation
des choses entre elles, des mots entre eux, des mots et des choses; mais au contraire
d'utiliser l'illusion même, le charme protéiforme d'une apparence mouvementée.
Dans le domaine poétique, une telle expérience procède en partie de l'immense
travail effectué par les écrivains de la Pléiade: travail d'enrichissement du
langage et de contamination des modèles, libérations générale des échos, des
reflets, qui, chez Ronsard par exemple, introduisait beaucoup de ruse, d'humour
et d'illusion dans la définition de la beauté. Les baroques (D'Aubigné, Du Bartas)
portent les recettes de la Pléiade à un degré imprévu d'intensité, en renversant
la perspective: lorsque d'Aubigné, dans Les Tragiques, se déclare en quête d'un
"autre style", il multiplie les figures (répétitions, antithèses, métaphores,
oxymores), dont Ronsard faisait un usage modéré, tout en prétendant produire,
dans ce langage déchaîné, la vérité même, là où Ronsard ne cherchait qu'un
plaisant "vraisemblable"...
Car on peut cultiver l'illusion pour elle-même, ou bien la saisir dans un effort
paradoxal et outrancier de dépassement. On peut montrer l'inconstance du monde
pour s'en délecter (comme Desportes), s'en effrayer (comme Sponde), s'en dégoûter
(comme Chassignet). On peut lui prêter un charme érotique ou une valeur métaphysique.
Plutôt que de "baroque", pour certains écrivains, tels Desportes, on parle de
"maniérisme", pour qualifier un art "sans naïveté" (Marcel Raymond), jouant à
varier ses figures, ses arabesques, pour le plaisir d'un lecteur qui se prête au
culte du détail, du désordre concerté, de la déformation subtile. Là encore, la
notion est importée de l'histoire de l'art.
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