Joachim Du Bellay
Biographie et quelques sonnets
Il naît à Liré, en Anjou, en 1522. Il appartient à une illustre famille.
Trois de ses oncles sont célèbres: Guillaume, sire de Langey, qui fut gouverneur du
Piémont et vénéré de Rabelais; Martin, lieutenant général de Normandie; et Jean, évêque,
puis cardinal, diplomate, l'un des prélats les plus lettrés de son temps, qui eut
Rabelais pour médecin et, plus tard, Joachim pour secrétaire.
En 1545, le futur poète étudie le droit à Poitiers. Deux ans plus tard, il rencontre Ronsard
et le suit à Paris, au collège de Coqueret (sur la Montagne Sainte-Geneviève).
Là, sous la férule de Jean Dorat, latiniste, helléniste et maître exigeant, les deux amis
et quelques autres (Baïf...) acquièrent la culture linguistique et littéraire
dont ils feront leur cheval de bataille poétique.
De 1549 à 1552, il publie cinq ouvrages alors qu'il est malade, atteint comme Ronsard
de surdité. En 1553, il part pour Rome, comme secrétaire de son oncle le cardinal.
Ce sont alors quatres années d'ennui, de dégoût, voire de désespoir.
Sa tâche ne l'intéresse pas, la vie romaine l'écoeure. Il échange ses impressions avec
le poète Olivier de Magny, secrétaire de Jean d'Avanson, ambassadeur au Saint-Siège.
Surtout, il écrit. Cette production abondante ne sera publiée qu'à son retour en 1558.
Les derniers mois du poète sont assombris par des difficultés familiales et par la maladie.
Il publie encore diverses pièces lyriques, et une satire, "Le Poète courtisan", éloge ironique
du poète qui ne travaille pas, flatte inlassablement, juge de tout et publie le moins possible.
Il meurt le 1er janvier 1560, à l'âge de trente-sept ans.
"Je serais fleuve et rive..."
O fleuve heureux, qui as sur ton rivage
De mon amer la tant douce racine,
De ma douleur la seule médecine,
Et de ma soif le désiré breuvage!
O roc feutré d'un vert tapis sauvage!
O de mes vers la source caballine!
O belles fleurs! O liqueur cristalline!
Plaisirs de l'oeil qui me tient en servage.
Je ne suis pas sur votre aise envieux,
Mais si j'avais pitoyables les Dieux,
Puisque le ciel de mon bien vous honore,
Vous sentiriez aussi ma flamme vive,
Ou comme vous, je serais fleuve et rive,
Roc, source, fleur et ruisselet encore.
Sonnet 77 de "L'Olive" - 1550
"J'écris à l'aventure"
Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
Je ne veux point chercher l'esprit de l'univers,
Je ne veux point sonder les abîmes couverts,
Ni desseigner du ciel la belle architecture.
Je ne peins mes tableaux de si riche peinture,
Et si hauts arguments ne recherche à mes vers:
Mais suivant de ce lieu les accidents divers,
Soit de bien, soit de mal, j'écris à l'aventure.
Je me plains à mes vers, si j'ai quelque regret:
Je me ris avec eux, je leur dis mon secret,
Comme étant de mon coeur les plus surs secrétaires.
Aussi ne veux-je tant les pigner et friser,
Et de plus braves noms ne les veux déguiser
Que de papiers journaux ou bien de commentaires.
Sonnet 1 - "Les Regrets" - 1558
Le poète sans les muses
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune?
Où est ce coeur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l'immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune?
Où sont ces doux plaisirs, qu'au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu'en liberté
Dessus le vert tapis d'un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune?
Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon coeur, qui soulait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m'ennuient.
De la postérité je n'ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l'ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s'enfuient.
Sonnet 6 - "Les Regrets" - 1558
"Je me blessai le pied..."
Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure et le point,
Et malheureuse soit la flatteuse espérance,
Quand pour venir ici j'abandonnai la France:
La France, et mon Anjou, dont le désir me point.
Vraiment d'un bon oiseau guidé je ne fus point,
Et mon coeur me donnait assez de signifiance
Que le ciel était plein de mauvaise influence,
Et que Mars était lors à Saturne conjoint.
Cent fois le bon avis lors m'en voulut distraire,
Mais toujours le destin me tirait au contraire:
Et si mon désir n'eût aveuglé ma raison,
N'était-ce pas assez pour rompre mon voyage,
Quand sur le seuil de l'huis, d'un sinistre présage,
Je me blessai le pied sortant de ma maison?
Sonnet 25 - "Les Regrets" - 1558
"Heureux qui, comme Ulysse..."
Heureux qui, comme Ulysse, a fait beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conduit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge!
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage?
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine:
Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la doulceur angevine.
Sonnet 31 - "Les Regrets" - 1558
"Je n'escris point d'amour..."
Je n'escris point d'amour, n'estant point amoureux,
Je n'escris de beauté, n'ayant belle maîtresse,
Je n'escris de douceur, n'esprouvant que rudesse,
Je n'escris de plaisir, me trouvant douloureux:
Je n'escris de bon heur, me trouvant malheureux,
Je n'escris de faveur, ne voyant ma Princesse,
Je n'escris de tresors, n'ayant point de richesse,
Je n'escris de santé, me sentant langoureux:
Je n'escris de la Court, estant loing de mon Prince,
Je n'escris de la France, en estrange province,
Je n'escris de l'honneur, n'en voyant point icy:
Je n'escris d'amitié, ne trouvant que feintise,
Je n'escris de vertu, n'en trouvant point aussi,
Je n'escris de sçavoir, entre les gens d'Eglise.
Sonnet 79 - "Les Regrets" - 1558
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