Alphonse De Lamartine
Biographie et un poème
Alphonse de Lamartine, né à Mâcon le 21 octobre 1790, ne vécut qu'à partir de 1797 dans la fameuse
propriété de Milly. Après des études secondaires chez les Jésuites et un longue "oisiveté
culturelle" sous l'Empire, sa vocation littéraire s'affirme sous la Restauration.
Il rencontre à cette époque Julie Charles, une jeune femme qui mourra deux ans après leur
première entrevue sur les bords du lac du Bourget et deviendra l'Elvire des "Médiations", son
premier recueil, salué par un immense succès en 1820.
La décennie suivante le voit mener de front une double carrière diplomatique et poétique
qui prélude, à partir de 1830, à un itinéraire politique ambitieux. D'abord engagé par
quelques "Odes" d'inspiration libérale, Lamartine, qui ne dédaigne pourtant pas sa muse
("Jocelyn" paraît en 1836), est élu tour à tour conseiller général, député, ministre, et
accède aux fonctions suprêmes dans le Gouvernement provisoire de 1848.
Un échec cuisant aux présidentielles de la fin de l'année sonnera le glas de ses
espérances. Dangereusement endetté, le poète passera ses vingt dernières années à des
pensums alimentaires ou de circonstances. Ruiné malgré la vente de Milly, qu'il aura chanté
dans son dernier chef-d'oeuvre ("La Vigne et la Maison", 1856), il meurt le 28 février 1869,
le crucifix d'Elvire à son chevet.
Le Lac
Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots:
"O temps, suspends ton vol! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours!
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours!
"Assez de malheureux ici-bas vous implorent:
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
Oubliez les heureux.
"Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit;
Je dis à cette nuit: "Sois plus lente"; et l'aurore
Va dissiper la nuit.
"Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons!
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
Il coule, et nous passons!"
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur?
Hé quoi! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace?
Quoi! passés pour jamais? quoi! tout entiers perdus?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus?
Eternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez?
Parlez: nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez?
O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir!
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux!
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés!
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise: "Ils ont aimé!"
"Médiations poétiques" - 1820
Retour Accueil
|