Alfred De Musset
Biographie et quelques poèmes
Il naquit à Paris le 11 décembre 1810 dans une famille de grande culture. Après de brillantes
études au lycée Henri-IV, il délaisse rapidement l'université pour les cénacles romantiques,
comme celui de Charles Nodier, où il lit ses "Contes d'Espagne et d'Italie" en 1830. Enfant terrible
du mouvement, il s'oriente d'abord vers le théâtre avec les piécettes d'"Un Spectacle dans un
fauteuil" (1832) et "Les Caprices de Marianne" (1833). Mais une liaison aussi intense que brève
avec George Sand va donner à son génie la maturité qui lui faisait encore défaut.
De l'épreuve bouleversante de la rupture vont en effet naître le drame de "Lorenzaccio" (1834),
le récit de "La Confession d'un enfant du siècle" (1836) et les quatres poèmes des "Nuits" (1837).
Incapable de surmonter définitivement cette crise existensielle, Musset, à 28 ans,
aura donné le meilleur de lui-même. Malgré quelques succès encore au théâtre et une élection
à l'Académie en 1852, il déclinera doucement dans la solitude jusqu'à la mort,
le 2 mai 1857.
Une gaieté triste
J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur:
N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C'est perdre en désirs le temps du bonheur?
Il m'a répondu: Ce n'est point assez,
Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les plaisirs passés?
J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur:
N'est-ce point assez de tant de tristesse?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C'est à chaque pas trouver la douleur?
Il m'a répondu: Ce n'est point assez,
Ce n'est point assez de tant de tristesse;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les chagrins passés?
"Poésies" - 1830-1840
A Mademoiselle
Oui, femmes, quoi qu'on puisse dire,
Vous avez le fatal pouvoir
De nous jeter par un sourire
Dans l'ivresse ou le désespoir.
Oui, deux mots, le silence même,
Un regard distrait ou moqueur,
Peuvent donner à qui vous aime
Un coup de poignard dans le coeur.
Oui, votre orgueil doit être immense,
Car, grâce à notre lâcheté,
Rien n'égale votre puissance,
Sinon votre fragilité.
Mais toute puissance sur terre
Meurt quand l'abus en est trop grand,
Et qui sait souffrir et se taire
S'éloigne de vous en pleurant.
Quel que soit le mal qu'il endure,
Son triste rôle est le plus beau.
J'aime encor mieux notre torture
Que votre métier de bourreau.
"Poésies" - 1830-1840
A M.V.H.
Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses,
Pour savoir, après tout, ce qu'on aime le mieux,
Les bonbons, l'Océan, le jeu, l'azur des cieux,
Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.
Il faut rouler aux pieds des fleurs à peine écloses;
Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d'adieux.
Puis le coeur s'aperçoit qu'il est devenu vieux,
Et l'effet qui s'en va nous découvre les causes.
De ces biens passagers que l'on goûte à demi,
Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.
On se brouille, on se fuit. Qu'un hasard nous rassemble,
On s'approche, on sourit, la main touche la main,
Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble,
Que l'âme est immortelle, et qu'hier c'est demain.
"Poésies" - 1830-1840
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