Arthur Rimbaud
Biographie et quelques poèmes
Il naquit à Charleville le 20 octobre 1854. Mal aimé de sa mère très autoritaire, Vitalie Cuif,
il trouvera en revanche au collège, en la personne de Georges Izambard, son professeur de
rhétorique, compréhension et encouragement pour la passion de la poésie qui l'a saisi à l'entrée
dans l'adolescence. Admirateur de Hugo et des Parnassiens, il met son talent d'enfant prodige
au service de ses répulsions contre la société petite-bougeoise qui l'entoure, mais aussi
de ses premiers élans de sensualité et d'imagination.
A seize ans ce "bohémien" a déjà fait deux fugues loin de Charleville. A l'épreuve de 1870
et de la Commune, ses révoltes d'adolescent se font plus dures et l'exigence de "changer la vie"
plus impérieuse. 1871, année où il rédige à la fois "Bateau Ivre" et sa fameuse "Lettre du voyant",
date véritablement dans sa vie et dans son oeuvre l'engagement dans une nouvelle voie.
Un créateur est né, qui en a fini de son apprentissage et de ses compromissions avec la littérature
en place. A la fin de l'année, il rencontre Verlaine et, en juillet 1872, entreprend avec lui une
errance d'un an à travers l'Europe. Cette quête passionnée et douloureuse, où se mêlent les
"encrapulements" (drogue, alcool, homosexualité), s'achève dramatiquement en Belgique, en
juillet 1873: Verlaine le blesse d'un coup de revolver et est emprisonné.
"Ange déchu", Rimbaud écrit auprès de sa mère, dans la maison familiale de Roche, "Une saison en
enfer", témoignage sur la "folie" qui "a eu lieu". Après un séjour londonien, en 1874, avec le poète
Germain Nouveau à qui il confie sans doute les premières proses des "Illuminations", il repart seul,
de 1875 à 1880, pour une nouvelle pérégrination à travers l'Europe (de l'Autriche à Chypre, en
passant par la Suède et le Danemark). Vivant d'engagements et de petits métiers, revenant
auprès des siens de temps à autre, il est devenu l'insaisissable "Hommes aux semelles
de vent".
En 1880, après un nouveau séjour à Chypre puis à Aden, il rejoint le comptoir commercial de la
Compagnie Mazeran à Harar. Pendant dix ans, il va ainsi errer encore de déserts en oasis,
d'Ethiopie en Egypte, rêvant de faire fortune au fil de ses explorations et de ses traffics.
Rapatrié à Marseille en mai 1891 pour se faire amputer de la jambe droite, il y mourra le 10 novembre
de la même année, après un dernier séjour à Roche auprès de sa mère et de sa soeur Isabelle,
qui le veillera durant son agonie.
Le Bateau Ivre
Roman
On n'est pas sérieux, quand on dix-sept ans.
- Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants!
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin!
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière;
Le vent chargé de bruits, - la ville n'est pas loin, -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...
- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
Nuit de juin! Dix-sept ans! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...
Le coeur fou Robinsonne à travers les romans,
- Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père...
Et, comme elle vous trouve immensément naïf
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. - Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
- Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire!...
- Ce soir-là,... - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
"Poésies" - 1871
Le Mal
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu;
Tandis qu'une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant;
- Pauvres morts! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature! ô toi qui fis ces hommes saintement!... -
- Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donne un gros sou lié dans leur mouchoir!
"Poésies" - 1871
Le Dormeur du Val
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent; où le soleil, de la montagne fière,
Luit: c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme:
Nature, berce-le chaudement: il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
"Poésies" - 1871
Ma Bohème
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot aussi devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse! et j'étais ton féal;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!
Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!
"Poésies" - 1871
Voyelles
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu: voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes:
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d'ombre; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frisson d'ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux;
O, suprême Clairon pleine des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges:
- O l'Oméga, rayon violet de ses Yeux!
"Poésies" - 1871
"L'Etoile a pleuré rose..."
L'Etoile a pleuré rose au coeur de tes oreilles,
L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins;
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.
"Poésies" - 1871
Retour Accueil
|